Peu de sports ont autant marqué la culture générale que le surf, et aucun ne l’a fait avec un décalage aussi grand entre l’image diffusée et la pratique réelle. Le surf a donné un genre musical, un sport dérivé, un verbe à l’informatique et un vocabulaire entier au marketing, tout en restant une activité minoritaire, lente et souvent froide.
Voici ce qui est réellement passé du surf à la culture populaire, et par quels canaux.
La surf music, un genre inventé pour l’occasion
Au début des années soixante naît en Californie un genre instrumental caractérisé par une guitare noyée de réverbération à ressort, un jeu rapide en tremolo et des gammes empruntées à la musique du pourtour méditerranéen.
Sa figure est Dick Dale, dont le Misirlou de 1962, adaptation d’un thème traditionnel, reste le morceau le plus identifiable du genre. Il a connu une seconde vie trente ans plus tard en ouvrant un film qui n’avait rien à voir avec le surf, ce qui dit assez la capacité de cette musique à évoquer autre chose qu’elle-même.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est que le lien avec la pratique est purement décoratif. Rien dans cette musique ne décrit le surf : elle en évoque l’idée, la vitesse et la côte, et c’est exactement ce qui l’a rendue exportable.
Le paradoxe des Beach Boys
Le versant vocal du genre appartient aux Beach Boys, dont les premiers succès du début des années soixante ont installé durablement l’imagerie californienne du surf, des plages et des voitures.
Or, dans le groupe, un seul membre surfait réellement : Dennis Wilson, le batteur, qui est aussi celui qui a suggéré le thème. Les autres, y compris l’auteur des morceaux, ne pratiquaient pas.
C’est probablement l’anecdote qui résume le mieux le rapport entre le surf et la culture populaire : ce qui a été diffusé mondialement n’est pas le sport, c’est l’idée du sport, écrite par des gens qui la regardaient de loin.
Le skateboard, l’enfant qui a dépassé le parent
Le skateboard naît en Californie comme substitut du surf pour les jours sans vagues, sous le nom de sidewalk surfing. Les premiers pratiquants sont des surfeurs, la position est la même, le vocabulaire aussi.
Puis le dérivé s’est autonomisé, a inventé ses propres figures et sa propre culture, et a fini par peser bien plus lourd que son modèle, au point de lui renvoyer son esthétique. Une partie de ce que l’on prend aujourd’hui pour de la culture surf, dans les vêtements comme dans le graphisme, vient en réalité du skate.
Quand un sport donne un verbe à l’informatique
L’expression « surfer sur le web » est attribuée à une bibliothécaire américaine, Jean Armour Polly, dans un texte publié en 1992. Elle cherchait une image pour décrire une navigation sans but précis, faite de sauts d’un endroit à un autre.
Le succès de la métaphore est total, et il repose sur un contresens amusant : le surf réel consiste à attendre longuement au même endroit, puis à prendre une décision unique. Il n’a rien d’une exploration continue.
La même logique vaut pour le reste du vocabulaire passé dans l’usage courant, de la vague qu’on prend à la tendance qu’on surfe : le sport a fourni des images de mouvement et de fluidité à un monde qui en manquait.
L’image, et ce qu’elle vend
Le surf est devenu un signifiant publicitaire employé bien au-delà de son secteur. On l’utilise pour vendre des voitures, des banques, des assurances et des boissons, parce qu’il condense en une image trois notions difficiles à représenter autrement : la liberté, la maîtrise et le rapport à la nature.
C’est aussi ce qui a bâti une industrie textile considérable, où les marques nées autour de la pratique vendent aujourd’hui l’essentiel de leurs volumes à des gens qui ne surferont jamais. Cette bascule est documentée dans l’histoire des marques de surf.
Ce que la culture populaire n’a jamais retenu
C’est la partie la plus intéressante, et elle se lit en creux. Quatre éléments centraux de la pratique n’ont laissé aucune trace dans l’imagerie.
- L’attente. L’essentiel d’une session consiste à ne rien faire, assis sur une planche. Aucune image ne le montre.
- Le froid. Le surf se pratique majoritairement en combinaison, dans une eau qui n’est pas turquoise, sous un ciel gris.
- La répétition. Des mois de progression invisible séparent deux améliorations perceptibles.
- La hiérarchie à l’eau. Le line-up est un espace social codifié, parfois hostile, à l’opposé de l’image de communion décontractée.
Ce tri n’est pas neutre : il explique le décalage systématique entre ce qu’attendent les débutants et ce qu’ils trouvent, et une bonne partie des abandons. Les différences réelles d’un pays à l’autre sont d’ailleurs bien plus marquées que l’imagerie ne le laisse croire, comme le montrent les cultures du surf.
La réserve
Il faut se garder du réflexe qui consiste à opposer la vraie pratique à une culture populaire dévoyée. L’imagerie a fait connaître le sport, financé son industrie et amené des pratiquants qui ne seraient jamais venus autrement. Elle n’est pas un parasite, elle est une porte d’entrée.
Deuxième point : cette influence culturelle est datée et très largement californienne. Elle correspond à une fenêtre de quinze ans, entre le début des années soixante et le milieu des années soixante-dix, et le surf n’a plus produit depuis de forme culturelle exportable.
Enfin, ce que le sport a de meilleur à offrir se lit et se regarde plutôt qu’il ne s’écoute : les récits et documentaires qui le décrivent honnêtement sont autrement plus riches que son empreinte publicitaire, et ils sont réunis dans les livres et documentaires de surf.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la surf music ?
Un genre instrumental né en Californie au début des années soixante, reconnaissable à une guitare noyée de réverbération à ressort, un jeu rapide en tremolo et des gammes empruntées à la musique méditerranéenne. Sa figure est Dick Dale, dont le Misirlou de 1962 reste le morceau le plus identifiable. Son lien avec la pratique est purement décoratif : rien dans cette musique ne décrit le surf, elle en évoque l’idée, ce qui l’a rendue exportable.
Les Beach Boys surfaient-ils vraiment ?
Un seul membre du groupe surfait : Dennis Wilson, le batteur, qui est aussi celui qui a suggéré le thème. Les autres, y compris l’auteur des morceaux, ne pratiquaient pas. C’est l’anecdote qui résume le mieux le rapport entre le surf et la culture populaire : ce qui a été diffusé mondialement n’est pas le sport mais l’idée du sport, écrite par des gens qui le regardaient de loin.
Pourquoi dit-on surfer sur internet ?
L’expression est attribuée à une bibliothécaire américaine, Jean Armour Polly, dans un texte de 1992 : elle cherchait une image pour décrire une navigation sans but précis, faite de sauts d’un endroit à un autre. La métaphore repose sur un contresens amusant, puisque le surf réel consiste à attendre longuement au même endroit avant de prendre une décision unique, et n’a rien d’une exploration continue.
Le skateboard vient-il du surf ?
Oui, il est né en Californie comme substitut du surf pour les jours sans vagues, sous le nom de sidewalk surfing, et ses premiers pratiquants étaient des surfeurs. Le dérivé s’est ensuite autonomisé, a inventé ses propres figures et sa propre culture, et a fini par peser plus lourd que son modèle au point de lui renvoyer son esthétique : une partie de ce qu’on prend pour de la culture surf, dans les vêtements et le graphisme, vient en réalité du skate.