Le wingfoil passe pour une invention des années deux mille dix. C’est faux d’une trentaine d’années : la première aile tenue à la main a navigué le 12 novembre 1981, conçue par Jim Drake, l’ingénieur aéronautique qui avait déjà co-inventé la planche à voile.
L’idée était juste, le prototype fonctionnait, et il n’en est rien sorti pendant trois décennies. La raison de cet échec explique mieux le succès actuel du wing que n’importe quelle description de matériel.
L’origine : des poissons volants à Grande Canarie
Le récit de cette invention nous est parvenu par le témoignage direct de l’un des deux protagonistes, journaliste et fondateur d’un magazine allemand de planche à voile, qui accompagnait Jim Drake à l’époque.
Le point de départ est une observation faite lors de tests à Grande Canarie : des poissons volants sortaient de l’eau à côté des planches et planaient sur des dizaines de mètres. Le journaliste avait par ailleurs identifié un défaut structurel du matériel de l’époque : une planche à voile n’est pas symétrique, et après un saut, le gréement fait basculer l’ensemble sur le côté.
D’où la question posée à Jim Drake au cours d’un dîner à Munich, en août 1981 : serait-il possible de rendre l’ensemble symétrique, pour planer après un saut plutôt que de retomber de travers ?
La réponse d’un aérodynamicien
Jim Drake n’était pas un fabricant de matériel de glisse mais un concepteur d’avions, et sa réponse relève de l’aérodynamique, pas du bricolage.
Son principe tenait en trois points : deux moitiés d’aile de taille identique, légèrement inclinées l’une par rapport à l’autre, et une seule flèche centrale. Avec cette géométrie, l’aile s’incline d’elle-même d’un côté ou de l’autre dès que le pilote oriente légèrement le nez de la planche hors du vent. Autrement dit, l’aile se stabilise seule, au lieu de demander une correction permanente comme un gréement classique.
C’est exactement le principe des ailes de wing actuelles, quarante ans avant leur diffusion.
Le prototype, et le premier vrai bord
Les débuts furent laborieux, comme souvent. Le premier essai eut lieu dans des conditions médiocres, un à deux Beaufort et un plan d’eau agité : le gréement plongea dans l’eau et le wishbone central se rompit à la première tentative.
La réparation fut improvisée le jour même, avec un mât en carbone prélevé sur un gréement de planche à voile, scié à la bonne longueur et intégré à l’aile. Le lendemain, le 12 novembre 1981, l’aile a navigué, avec quelques allers-retours réussis.
Le prototype, monté d’une voile rouge foncé, existe toujours et se trouve dans un garage.
Pourquoi il ne s’est rien passé pendant trente ans
C’est la vraie leçon de cette histoire, et elle est mécanique.
Une aile tenue à la main produit une force limitée par ce que les bras peuvent encaisser, et cette force doit à la fois faire avancer la planche et vaincre la traînée de la coque dans l’eau. Sur un flotteur classique, cette traînée est considérable : il faut beaucoup de vent pour partir, et l’aile devient alors trop puissante pour être tenue à bout de bras.
La fenêtre utilisable était donc étroite au point d’être inexploitable commercialement. L’idée n’était pas mauvaise, l’époque lui manquait un élément.
Cet élément est le foil. En soulevant la planche au-dessus de la surface, il fait chuter la traînée d’un facteur tel qu’une aile modeste suffit à faire avancer l’ensemble. La même aile devient utilisable dans une plage de vent large, et le sport devient possible. C’est ce qui distingue le wing des années quatre-vingt du wingfoil actuel : non pas l’aile, mais ce qu’il y a sous les pieds.
Ce que cette histoire dit des inventions
Le cas est instructif au-delà du sport. Une invention correcte, conçue par la personne la mieux qualifiée pour la concevoir, validée par un prototype fonctionnel, peut rester sans suite pendant une génération parce qu’une pièce complémentaire n’existe pas encore.
Le windsurf en offre d’ailleurs un autre exemple : le joint de cardan a lui aussi attendu son marché, et l’ensemble de ces décalages est retracé dans l’évolution du windsurf.
Cela relativise aussi le discours sur l’innovation permanente : ce qui a fait le wing n’est pas une aile nouvelle, c’est la rencontre tardive de deux objets anciens.
La réserve
Attribuer une invention à une personne et à une date est toujours une simplification. Plusieurs tentatives d’ailes tenues à la main ont existé dans les années quatre-vingt, chez d’autres concepteurs, et la paternité de l’idée générale se partage. Ce qui est établi ici, c’est un principe aérodynamique précis, un prototype et une date de navigation, documentés par un témoin direct.
Deuxième réserve : ce récit vient d’un seul témoignage, celui d’un des deux protagonistes. Il est cohérent et daté, mais il n’a pas été recoupé, et la mémoire d’un dîner de 1981 reste une mémoire.
Enfin, le lien de filiation entre ce prototype et le matériel actuel est intellectuel plus que technique. Les ailes contemporaines ne descendent pas directement de celle-ci : elles ont été reconçues indépendamment, une fois que le foil a rendu la chose viable. Ce qui se transmet dans ce genre d’histoire, c’est une idée, pas une pièce, et l’apprentissage du wingfoil aujourd’hui n’a plus rien à voir avec ces premiers bords.
Questions fréquentes
Qui a inventé l'aile de wing ?
Jim Drake, l’ingénieur aéronautique qui avait déjà co-inventé la planche à voile, en 1981. L’idée est née d’une conversation à Munich en août de cette année-là, à partir de l’observation de poissons volants qui planaient à côté des planches lors de tests à Grande Canarie, et du constat qu’une planche à voile n’est pas symétrique et bascule après un saut.
Quand la première aile de wing a-t-elle été testée ?
Le 12 novembre 1981, après un premier essai raté la veille dans un à deux Beaufort, au cours duquel le wishbone central s’était rompu. La réparation avait été improvisée avec un mât en carbone prélevé sur un gréement de planche à voile et scié à la bonne longueur. Le prototype, monté d’une voile rouge foncé, existe toujours.
Pourquoi le wing a-t-il mis trente ans à s'imposer ?
Parce qu’il lui manquait le foil. Une aile tenue à la main produit une force limitée par ce que les bras peuvent encaisser, et sur un flotteur classique, cette force doit vaincre une traînée considérable : il faut beaucoup de vent pour partir, et l’aile devient alors trop puissante pour être tenue. Le foil, en soulevant la planche au-dessus de l’eau, fait chuter cette traînée au point qu’une aile modeste suffit. L’idée était juste, l’époque lui manquait une pièce.
Quelle est la différence entre le wing des années 80 et le wing actuel ?
Pas l’aile, mais ce qu’il y a sous les pieds. Le principe aérodynamique de 1981, deux moitiés d’aile de taille identique légèrement inclinées autour d’une flèche centrale, qui permet à l’aile de se stabiliser seule, est celui des ailes contemporaines. Ce qui a changé, c’est le passage du flotteur classique au foil. Les ailes actuelles ne descendent d’ailleurs pas directement de ce prototype : elles ont été reconçues indépendamment.